account_balance La société, c'est nous. L'État, non.

report_off L'affirmation

"« L'État, c'est nous. »"

La société et l’État ne sont pas la même chose, et la différence n’est pas un détail technique.

Dans la société civile, nous échangeons, nous créons, nous nous associons, ou nous choisissons de ne rien faire de tout cela. Ces relations reposent sur le consentement mutuel. L’État est une institution d’une autre nature. Comme l’a défini le sociologue Max Weber, il détient le « monopole de la violence physique légitime » sur un territoire donné : il peut imposer ses décisions sous la menace de la contrainte légale. Rothbard dit exactement la même chose, plus crûment : l’État est la seule organisation de la société qui obtient ses revenus non par un paiement volontaire en échange de services rendus, mais par la coercition.

« Mais nous élisons nos dirigeants ! » Le vote accorde une légitimité procédurale à celui qui finit par gouverner ; il ne fabrique pas le consentement de chaque individu. Si 60 % des citoyens votent pour taxer ou réglementer les 40 % restants, la décision est démocratique, mais elle reste contraignante pour la minorité qui a voté contre. Une élection change qui exerce le pouvoir. Elle ne change rien à la nature coercitive de ce pouvoir. Répéter que « nous sommes le gouvernement », comme le formulait Rothbard, revient à faire comme si une décision collective était acceptée volontairement par chaque individu qu’elle concerne, y compris ceux qui ont perdu le vote.

L’État n’est pas non plus une extension mystique de la population, une personne morale supérieure qui parlerait au nom de tous. La théorie des choix publics (Public Choice), développée par le prix Nobel James Buchanan et ses collaborateurs, a établi un constat simple mais dérangeant : l’État est composé d’individus ordinaires, élus, hauts fonctionnaires, administrateurs, qui répondent à leurs propres intérêts, à leurs contraintes budgétaires et à leurs incitations de carrière comme n’importe qui d’autre. C’est un appareil administratif avec sa dynamique propre, pas la simple somme des citoyens qu’il gouverne.

Il y a aussi un tour de passe-passe sémantique là-dedans. « L’État, c’est nous » transforme discrètement « l’État me prélève de l’argent » en « je me prélève de l’argent à moi-même ». Pourtant, lorsqu’un impôt est collecté, il y a un contribuable qui paie et une administration qui collecte. Si le contribuable refuse, la force publique intervient. C’est précisément ce qui distingue l’impôt d’un achat ou d’un don : on n’envoie pas la police chez un client qui décide de ne pas acheter. Confondre la société et l’État revient à confondre les passagers d’un navire avec la compagnie maritime qui l’exploite. Nous sommes tous à bord du même bateau, mais les passagers ne sont pas l’équipage, et l’équipage n’est pas le propriétaire du navire.

Rien de tout cela ne veut dire qu’il faille rejeter toute règle ou nier l’utilité de certains services publics. Séparer la société de l’État permet simplement de poser la seule question qui compte vraiment en politique : quelles doivent être les limites du pouvoir de l’État ? Si l’État, c’est « nous », alors toute contrainte devient une auto-contrainte, et l’idée même d’abus de pouvoir disparaît ; il n’y a plus personne contre qui en abuser. La société, c’est la vie collective. L’État est l’organisation à laquelle nous déléguons l’usage de la contrainte. Pour protéger la première, il faut mesurer et limiter la seconde.

Citations

"Nous devons donc souligner que « nous » ne sommes pas le gouvernement ; le gouvernement n'est pas « nous »."

— Rothbard, Murray event 1974

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"L'État est cette organisation dans la société qui tente de maintenir un monopole de l'utilisation de la force et de la violence dans une zone territoriale donnée ; en particulier, il est l'unique organisation dans la société qui obtient ses..."

— Rothbard, Murray event 1974

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"Il faut concevoir l'État contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d'un territoire déterminé (la notion de territoire étant une de ses caractéristiques), revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime."

— Weber, Max event 1919

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"La théorie des choix publics a été la voie par laquelle un ensemble de notions romantiques et illusoires sur le fonctionnement des gouvernements et le comportement de ceux qui gouvernent a été remplacé par un ensemble de notions empreintes de..."

— Buchanan, James M. event 1999

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Livres

Anatomie de l'État

person Rothbard, Murray event 1974

Traité concis analysant la nature et les origines de l'État, arguant que l'État est fondamentalement une organisation basée sur l'agression plutôt ...

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Le savant et le politique

person Weber, Max event 1919

Recueil réunissant les deux conférences de Munich (1917 et 1919) ; « Le métier et la vocation d'homme politique » y définit l'État moderne par son ...

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The Logical Foundations of Constitutional Liberty

person Buchanan, James M. event 1999

Premier volume des œuvres complètes de James M. Buchanan, réunissant ses essais majeurs, dont « Politics without Romance » (1979), qui expose la th...

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